Bugatti – Interview de Mme Lydie Barre-Chiron au sujet du pilote Louis Chiron

Bugatti – Interview de Mme Lydie Barre-Chiron au sujet du pilote Louis Chiron

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Tout a commencé avec un devoir de rédaction à l’école. Lydie Barre-Chiron a tout juste 15 ans lorsqu’elle décide de s’intéresser à la vie de son célèbre ancêtre, le pilote de course Louis Chiron. Il y a une trentaine d’années, la presse française revient aussi sur son histoire. Aujourd’hui mère de quatre enfants et âgée de 46 ans, Madame Barre-Chiron vit avec sa famille près de Poitiers. Elle est en train d’écrire un ouvrage sur Louis Chiron dont la publication est prévue l’année prochaine. Bugatti a rencontré Lydie Barre-Chiron à Molsheim. Lorsque cette dernière découvre le prototype de la nouvelle Bugatti Chiron à l’atelier et qu’elle prend place sur le siège du conducteur, elle ne peut retenir des larmes d’émotion.

Comment vous est venue l’idée de faire des recherches sur Louis Chiron ?
Notre professeur de français nous avait donné le sujet de rédaction suivant : « quelle est votre passion ? ». J’ai alors pensé à Louis Chiron dont mon arrière-grand-oncle et mon grand-père m’avaient souvent parlé, mais dont je ne connaissais aucun détail. Je me suis souvenue d’eux pendant cette fameuse heure de cours et j’ai décidé de commencer à écrire cette histoire. Mon professeur de français rédigea le commentaire suivant : « Très intéressant. As-tu de la documentation ? ». Et je lui ai répondu : « Pas encore, mais je vais en recevoir ! » Voici comment tout a commencé. J’ai écrit au prince Rainier de Monaco, car Louis Chiron était monégasque et j’ai contacté plusieurs témoins de l’époque. Au début, les choses ont mis du temps à se mettre en place car beaucoup avaient du mal à prendre au sérieux une jeune fille de 15 ans. Mais j’ai toujours cru en ma bonne étoile et j’ai eu raison. Mon jeune âge a même fini par m’aider car j’ai pu parler à de nombreux témoins qui étaient encore vivants à ce moment-là, et qui étaient séduits à l’idée qu’une aussi jeune fille mette tant de coeur à réaliser un tel projet.

Avec qui avez-vous pu parler ?
Avec d’anciens pilotes. René Dreyfus, par exemple, qui vivait à New York et que j’ai rencontré en 1987 lors d’une de ses visites en France. Pour moi, il est le témoin le plus important car c’est lui qui a succédé à Louis Chiron en tant que pilote officiel chez Bugatti. Ils étaient tous deux des amis très proches. J’ai également rencontré Robert Aumaître, le mécanicien de Louis Chiron chez Bugatti. J’ai également eu une conversation téléphonique avec Maurice Trintignant, qui est le dernier pilote à avoir remporté une course avec une Bugatti. J’ai reçu d’innombrables lettres merveilleuses avec de nombreux encouragements. René Dreyfus m’a félicitée et m’a dit que Louis Chiron serait fier de mon travail. Pour moi, c’est devenu une passion de parler de cet homme que beaucoup ont surnommé « l’ambassadeur de l’automobile ».

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Quelle image avez-vous de Louis Chiron après tous ces échanges ? Quel genre de

personne était-il ?
C’est quelqu’un qui n’était pas très malléable. Il était très beau. Il était grand, élégant, charmeur. Il exerçait aussi son charme sur les femmes. Les femmes l’aimaient énormément. Il souriait tout le temps, il riait volontiers, il aimait la vie.

Ne s’est-il jamais marié ?
Il resta longtemps avec « Baby » Alice Hoffmann. Elle était plus âgée que lui, et lorsqu’elle l’a quitté, il a décidé de se marier avec une femme plus jeune. Il a ainsi épousé une personne de la famille du baron Emmanuel (« Toulo ») de Graffenried. Louis Chiron n’a pas eu d’enfants. Il vouait une passion inconditionnelle à la course automobile. Cela passait avant toute chose.

Quelle était la relation entre Louis Chiron et Ettore Bugatti ?
Dans les années 1920, les pilotes conduisaient leurs propres voitures. Chiron disputait des courses de côte. Ettore Bugatti l’avait remarqué et embauché en tant que pilote officiel de l’écurie. Louis Chiron admirait énormément Ettore Bugatti. Ils étaient sur la même longueur d’onde, comme on dit aujourd’hui. La précision, le respect et la perfection étaient les valeurs qui les réunissaient. Ils entretenaient de très bonnes relations. Ce n’était apparemment pas le cas avec Meo Costantini, qui était à l’époque le manager de l’équipe officielle Bugatti. Chiron et Costantini avaient tous les deux une très forte personnalité, et Chiron avait son caractère. Cela s’est terminé par un conflit, et Chiron a quitté Bugatti. Mais cela ne change pas le fait que Louis Chiron a passé la période la plus fructueuse de sa carrière de pilote automobile au sein de Bugatti et qu’il est toujours resté très lié à la marque.

Louis Chiron avait-il une Bugatti préférée ?
Il aimait beaucoup la Bugatti Type 51. Mais plus généralement, il préférait toujours le modèle le plus rapide (rires).

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Quelles courses préférait-il ? Les courses de côte ou celles sur circuit ? Il excellait en effet dans les deux…
Il adorait en tout cas le circuit de Monaco, mais il aimait également beaucoup la Targa Florio. René Dreyfus trouvait que c’était le circuit le plus difficile. C’est là que Chiron a appris à respecter Elizabeth Junek. Elle était surnommée par les autres pilotes la « Chiron féminine ». À l’époque, les femmes ne parcouraient pas les mêmes distances que les hommes. À l’exception d’Elizabeth Junek. Elle était, comme Louis Chiron, grande et élégante, très extravertie et sûre d’elle. Tous deux se respectaient beaucoup mutuellement. Mais pour en revenir à votre question, Louis Chiron trouvait que le Nürburgring était aussi un vrai défi. Il était très fier de sa victoire de 1929. La même année, La même année, il fut le premier Français à participer au 500 miles d’Indianapolis. Louis Chiron demeure le seul Monégasque à avoir remporté le Grand Prix de Monaco. C’est vrai, et il était très fier de cette victoire en 1931. Mais saviez-vous qu’il n’était pas seulement un excellent pilote de course, mais aussi un grand sportif ? Il ne buvait pas, ne fumait pas et ne faisait aucun excès. Afin de rester physiquement en forme, il faisait du ski et du vélo dans le célèbre club « Treize à la douzaine ».

Respectait-il le code de la route en tant qu’automobiliste ?
Oui, c’était un conducteur prudent. Il avait même écrit une fois dans un magazine qu’il fallait appliquer les règles du code de la route et respecter les agents de la circulation. Il est parfois préférable de laisser la priorité à quelqu’un, même s’il ne l’a pas, écrivait-il. On le surnomma aussi le « gentleman driver ». Ou encore « Louis le débonnaire ». Au Mexique, il était le « Cavaliero de la pista ». On l’appela aussi « Monsieur Louis » ou « le vieux Louis », mais jamais en sa présence. (Elle rit) C’était un grand patriote. Il chanta La Marseillaise sous toutes les latitudes et dans tous les pays.

Est-il vrai qu’on le surnommait aussi « le vieux renard » ?
Oui, ce sont les Allemands qui l’avait baptisé ainsi parce qu’un jour, il avait terminé les essais avec un temps nettement plus court que tout le monde. À la suite de quoi les équipes allemandes avaient passé toute la nuit à essayer d’optimiser leurs véhicules pour la course le lendemain afin d’être aussi rapides que lui. Le lendemain, ils étaient tous morts de fatigue alors qu’il était en pleine forme, comme d’habitude. Il s’est avéré en fin de compte qu’il avait pris un raccourci lors des essais. C’était un sacré farceur. Mais au final, il n’a pas gagné la course.

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Sur de nombreuses photos de course, on le voit porter le même foulard. Était-ce une sorte de talisman ?
Oui, il était rouge à pois blancs et date de son époque chez Bugatti. Il fallait qu’il le porte lors de chaque course. Et sa tenue de compétition devait toujours être d’un blanc éclatant – ce qui n’est pas très pratique en sport automobile. C’était un bon vivant. Mais aussi quelqu’un qui pensait aux autres.

Par exemple ?
Il fonda le Club international des anciens pilotes de Grand Prix de Formule 1, car il aimait cette communauté. Il s’entendait bien avec tous les pilotes, il entretenait de bonnes relations avec les mécaniciens. Tout le monde était important pour lui. Et il s’impliqua aussi pour la sécurité dans le sport automobile. C’est à son instigation que furent décidées l’utilisation des ceintures de sécurité et l’obligation de porter des lunettes de sécurité lors d’une course. Il consacra sa vie aux pilotes et à l’automobile. À la fin de sa carrière jusqu’à peu de temps avant sa mort, il fut directeur de course du Grand Prix de Monaco. Il dirigea aussi une école de course automobile à Modène en Italie. Il voulait que les jeunes aient des conseils, mais de bons conseils.

Est-il vrai qu’il cuisinait très bien ?
Oui, c’est vrai. Il a même participé à un concours de cuisine à la télévision italienne. Il cuisinait souvent et avec un plaisir particulier pour ses amis pilotes. Avant la guerre, ils se rencontraient dans son petit appartement de la rue Auguste-Vitu à Paris. Le travail était réparti : Chiron faisait la cuisine, Jean-Pierre Wimille dressait la table, Tazio Nuvolari ouvrait le chianti, Rudolf Caracciola les huîtres et Achille Varzi faisait la vaisselle. Louis Chiron était renommé pour sa cuisine méditerranéenne, sa bouillabaisse était imbattable.

Y a-t-il quelqu’un dans votre famille qui a hérité des gènes de pilote de course de Louis Chiron et qui s’est lancé dans le sport automobile ?
Non. Je verrais bien Ayrton Senna comme son successeur spirituel. Ils se ressemblaient par leur caractère et leur manière de faire les choses.

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D’après vous, que dirait Louis Chiron s’il apprenait que Bugatti a décidé de donner son nom à son nouveau modèle ?
Il serait très fier qu’une voiture de sport aussi exceptionnelle porte son nom et qu’en plus, cela vienne de la marque avec laquelle il a connu ses plus grands succès. Il verrait cela comme un honneur non seulement pour lui-même, mais aussi pour tous ceux qui sont impliqués dans la course automobile. Tout le monde l’appelait l’« ambassadeur de l’automobile ».

Lorsque vous avez découvert le prototype de la Chiron, avez-vous pensé dès le premier regard que ce super car allait faire honneur à votre ancêtre ?
La Chiron est magnifique… tout simplement somptueuse. C’est un super car moderne, que l’on identifie immédiatement à une Bugatti. Son design, que j’aime déjà beaucoup, laisse tout de suite deviner qu’il s’agit d’une voiture très puissante et très rapide. Je pense que Louis Chiron serait tout simplement heureux de prendre place à bord de ce véhicule. Il n’aura malheureusement pas pu assister à la renaissance de Bugatti depuis la fin des années quatre-vingt-dix. Oui, malheureusement. Il en aurait été pourtant très heureux, j’en suis sûre. Parce qu’il aimait énormément la marque. Son foulard rouge à pois blancs, qu’il portait à chaque course, en était la preuve.

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