Début septembre 2026, Molsheim a une nouvelle fois vibré au rythme du Festival Bugatti. Pour cette 43e édition, organisée par les Enthousiastes Bugatti Alsace (EBA) et placée sous le signe du centenaire de la Type 41 Royale, le Parc des Jésuites a réuni plusieurs dizaines de Bugatti d’époques différentes, des Type 35 aux hypersportives contemporaines. Mais au milieu de ce défilé de légendes centenaires, c’est une voiture bien plus récente, et pourtant tout aussi chargée d’histoire, qui a attiré les objectifs et les regards des visiteurs : une Bugatti EB110 Super Sport à la robe jaune éclatante, ayant appartenu à Michael Schumacher.
Une renaissance italienne au berceau alsacien de la marque
Pour comprendre l’émotion suscitée par la présence de cette voiture à Molsheim, il faut revenir à l’histoire singulière de l’EB110. Après l’extinction de la marque Bugatti au début des années 1960, c’est l’industriel italien Romano Artioli qui rachète le nom en 1987 et fonde en 1989 Bugatti Automobili SpA. Plutôt que de reconstruire l’ancienne usine alsacienne, Artioli fait édifier à Campogalliano, près de Modène en Italie, une usine ultramoderne surnommée « La Fabbrica Blu », dont la porte d’entrée en bois provient justement de l’ancien site de Molsheim, en hommage à Ettore Bugatti.
C’est dans cette usine italienne que naît l’EB110, présentée le 15 septembre 1991 sous l’Arche de la Défense, près de Paris, jour du 110e anniversaire de la naissance d’Ettore Bugatti, dont le modèle tire son nom. Confiée sur le plan technique à Paolo Stanzani, l’ingénieur derrière la Lamborghini Miura et la Countach, et habillée par le designer Marcello Gandini, l’EB110 marque le grand retour de la marque au losange après plus de trente ans de sommeil, et ce dès 1992 pour sa mise en production. Voir cette voiture exposée au centre de Molsheim, sur les terres historiques d’Ettore Bugatti, prend donc tout son sens : c’est la boucle qui se referme entre l’aventure italienne des années 1990 et le berceau alsacien de la marque.
Chassis 39020 : la commande d’un jeune double champion du monde
Ce rare exemplaire jaune n’est pas une EB110 anonyme. Il s’agit du châssis 39020, une Bugatti EB110 Super Sport commandée en juin 1994 par Michael Schumacher, alors âgé de 25 ans et en pleine saison de son premier titre mondial de Formule 1 avec l’écurie Benetton. Le pilote allemand venait de tester la voiture face à une Jaguar XJ220, une Porsche 911 Turbo, une Lamborghini Diablo et une Ferrari F40 dans le cadre d’un comparatif pour un magazine automobile allemand, et en était sorti conquis.
Selon Romano Artioli lui-même, Schumacher n’a jamais négocié le prix : il voulait simplement la voiture. Il en prend livraison directement à l’usine de Campogalliano. La teinte jaune, restée dans les mémoires comme la signature de cet exemplaire, aurait été choisie par Corinna Schumacher, l’épouse du pilote, tandis que l’habitacle reprend la sellerie en cuir bleu par Poltrona Frau, habituellement réservée à la version GT, plus confortable que les baquets de série de la SS. Ce mariage entre la mécanique radicale de la Super Sport et le raffinement intérieur de la GT fait de cette voiture une configuration unique, à l’image de son propriétaire d’alors.
Michael Schumacher conserve la voiture jusqu’en 2003, parcourant environ 4 000 kilomètres au volant de son EB110 SS. Revendue depuis à deux reprises, elle a plus récemment refait surface à Monaco , avant d’être présentée au public alsacien à l’occasion de ce 43e Festival Bugatti.
À sa sortie, l’EB110 SS était tout simplement la voiture de série la plus rapide au monde, devançant des rivales aussi prestigieuses que la Ferrari F40 ou la Lamborghini Diablo. Sa transmission intégrale et sa monocoque carbone, rarissimes sur une voiture de route au début des années 1990, en faisaient une prouesse technique dont l’influence se retrouve aujourd’hui encore dans l’ADN des Bugatti modernes, de la Veyron à la Chiron.
Une prouesse technique pour son époque
Au-delà de son histoire, l’EB110 impressionne avant tout par sa mécanique. Son cœur est un V12 à 60 degrés de 3,5 litres, conçu spécialement pour elle et doté de pas moins de soixante soupapes, à raison de cinq par cylindre, une architecture directement inspirée des moteurs de Formule 1 de l’époque. Quatre turbocompresseurs IHI à refroidisseurs intermédiaires viennent démultiplier sa puissance, qui atteint 603 chevaux à 8 250 tr/min sur la version Super Sport, contre 560 chevaux pour la GT plus civilisée. Cette cavalerie est envoyée aux quatre roues via une boîte manuelle à six rapports et une transmission intégrale sophistiquée, avec une répartition du couple de 27 % à l’avant et 73 % à l’arrière, assurée par un coupleur visqueux et un différentiel à glissement limité.
La légèreté est également au cœur du projet : la Super Sport repose sur une monocoque en fibre de carbone ne pesant que 125 kilogrammes, fabriquée par le groupe aérospatial français Aérospatiale, une rareté absolue pour une voiture de route au début des années 1990. Associée à une carrosserie mêlant aluminium, carbone et fibre aramide, cette construction permet à l’EB110 SS de ne peser qu’environ 1 418 kg à vide, un poids plume qui, conjugué à sa puissance, lui permet d’abattre le 0 à 100 km/h en 3,26 secondes et d’atteindre une vitesse de pointe de 351 km/h. À sa sortie, ces chiffres faisaient tout simplement d’elle la voiture de série la plus rapide au monde.
Le point de vue de la rédaction
Ce qui frappe, à observer cette EB110 SS jaune aux côtés des trois Bugatti Type 41 Royale exposée à l’occasion du Bugatti Festival Molsheim 2026, c’est la continuité qu’elle incarne. Loin d’être un simple intermède moderne dans un rassemblement voué aux Bugatti historiques, elle rappelle que la marque a connu, entre deux âges d’or, une renaissance italienne aussi audacieuse que méconnue du grand public. Associer à cette histoire déjà singulière la figure de Michael Schumacher, au sommet de sa gloire naissante en 1994, ajoute une dimension supplémentaire : celle d’un objet qui a été choisi, vécu et conduit par l’un des plus grands pilotes de l’histoire du sport automobile, avant de devenir aujourd’hui une pièce de collection convoitée. Voir cette voiture revenir, ne serait-ce que le temps d’un week-end, sur la terre natale de la marque à Molsheim, est un joli clin d’œil de l’histoire.
Photos : Sylvain Richard – 4Legend.com