VW Corrado Magnum Sport Kombi de 1989 – 2 exemplaires construits

VW Corrado Magnum Sport Kombi de 1989 – 2 exemplaires construits

Avec seulement deux prototypes construits, la Volkswagen Corrado Magnum Sport Kombi se hisse parmi les Volkswagen de série (ou presque) les plus rares jamais produites, juste derrière le prototype de VW Corrado cabriolet conservé au musée de la marque. Elle témoigne d’une époque où les constructeurs généralistes n’hésitaient pas à explorer, en toute confidentialité et avec de vrais moyens industriels, des carrosseries de niche aujourd’hui impensables sur une base de série. Un témoignage rare, presque archéologique, de ce que le Corrado aurait pu devenir si l’équation économique avait été différente. Voici l’incroyable histoire du break shooting-brake que Wolfsburg a préféré oublier.

Quand un coupé sportif rêvait de devenir un break
En 1988, Volkswagen lance le Corrado, coupé sportif 2+2 construit par Karmann à Osnabrück sur la base de la Golf Mk2, appelé à succéder au Scirocco tout en cohabitant avec lui pendant trois ans. Dessiné par le designer Volkswagen Herbert Schäfer, le Corrado impose ses lignes tendues, ses gros phares rectangulaires assumés – Schäfer s’était opposé à des phares escamotables, jugés trop consensuels – et son becquet arrière rétractable qui deviendra sa signature. Le succès commercial suivra : environ 97 500 exemplaires vendus entre 1988 et 1995.

Mais avant même que le Corrado ne s’impose dans les concessions, le constructeur automobile de Wolfsburg caresse une idée bien plus audacieuse : décliner le coupé en version break de chasse (shooting-brake), une carrosserie à mi-chemin entre le coupé deux portes et le break familial, très en vogue au Royaume-Uni dans les années 1960-1970 mais totalement passée de mode à la fin des années 1980. Herbert Schäfer lui-même avait laissé entendre, dans un entretien accordé au journaliste automobile Georg Kacher en 1988, que la direction de Volkswagen s’était longtemps interrogée sur l’opportunité d’une carrosserie « carrée », à la manière de la Honda Accord Aerodeck ou de la Reliant Scimitar.

C’est ce pari qui donnera naissance à l’un des projets les plus confidentiels – et les plus mystérieux – de l’histoire récente de Volkswagen : le Corrado Magnum Sport Kombi.

Marold Automobil GmbH : le carrossier chargé de l’impossible
Pour donner vie à cette idée, Volkswagen ne mobilise pas ses propres ateliers mais confie le développement à un carrossier extérieur, Marold Automobil GmbH (MAG), une structure allemande spécialisée dans la transformation de véhicules. Le nom de code du projet, « Magnum », se retrouve jusque sur le logo « M » apposé sur les deux prototypes construits à la place du logo VW sur la face avant.

Le cahier des charges est ambitieux : transformer le coupé 2+2 en un authentique break sportif, avec un toit prolongé, un hayon vitré et une garde au sol pensée pour un usage plus polyvalent, sans renier le caractère dynamique du Corrado. Pour les feux arrière, Marold pioche dans le catalogue Audi et installe des optiques et des barres de toit d’Audi 80 (Type 89), une pratique de mutualisation de pièces assez commune à l’époque du Groupe Volkswagen mais qui donne à la Magnum Sport Kombi une identité visuelle hybride, entre Corrado, break familial et… un soupçon de Honda Civic Mk3 ou de Volkswagen Polo Mk2 vues par certains observateurs, tant la silhouette détonne par rapport au coupé d’origine. Ils sont équipés de jantes en aluminium Borbet Type B 75620 en 16 pouces chaussées de pneus en 205/45 R16.

Deux exemplaires de couleur rouge Tornado sont assemblés à la main par Marold en février et mars 1989. Le projet industriel prévoit alors une petite série pouvant atteindre 100 unités destinées au marché européen – un volume confidentiel, cohérent avec le positionnement premium et sportif que Volkswagen envisageait pour cette déclinaison.

Sous le capot, Marold reprend le bloc le plus performant alors disponible dans la gamme Corrado : le 1,8 litre G60 suralimenté par compresseur volumétrique à spirale, développant 160 chevaux, déjà réputé pour son caractère et sa sonorité si particulière. Il est associé à une boîte de vitesses manuelle à 5 rapports. De quoi annoncer un 0 à 100 km/h en 8,3 secondes et une vitesse de pointe de 225 km/h – des chiffres tout à fait dans l’esprit sportif que Volkswagen voulait préserver malgré le gabarit plus généreux de la carrosserie.

Un développement sérieux… jusqu’à l’abandon
Loin du simple exercice de style, le projet Magnum Sport Kombi a été mené avec un sérieux industriel réel : outillages de production, essais en soufflerie aérodynamique, dossiers d’homologation routière déposés auprès des autorités allemandes (l’équivalent du TÜV), documents de construction complets. Tout indique que Volkswagen avait, à un moment donné, sérieusement envisagé une commercialisation.

Mais les chiffres ne suivent pas. En 1991, Volkswagen tire un trait définitif sur le programme : le coût de développement et de industrialisation d’une série aussi confidentielle ne trouve pas d’équation économique viable. Marold se retrouve alors seul avec deux prototypes sur les bras, sans commanditaire ni débouché commercial. Les deux voitures, désormais orphelines, sont plus ou moins effacées des radars de Wolfsburg – au point qu’un contact interne à la marque affirmera plus tard que les numéros de châssis des deux véhicules avaient été retirés de la base de données de Volkswagen, et que la marque elle-même n’aurait gardé aucun souvenir officiel de ce projet pilote.

De la casse allemande à la collection américaine
Après l’abandon du projet, Marold tente de vendre les deux prototypes en bloc, accompagnés de l’intégralité de la documentation technique (études aérodynamiques, dossiers d’homologation, outillages de prototypage) pour la somme, alors astronomique, de 3,2 millions de deutschmarks – soit plus de 2,2 millions de dollars de l’époque. Personne ne se manifeste. Les deux VW Corrado Magnum Sport Kombi disparaissent purement et simplement de la circulation pendant plus d’une quinzaine d’années.

L’histoire aurait pu s’arrêter dans une casse allemande si un passionné américain, John Kuitwaard, ancien vice-président du Corrado Club of America et propriétaire de Corrado depuis 1991, n’était tombé en 2007 sur une annonce postée par un membre du forum VWVortex, renvoyant vers une petite annonce publiée sur le site allemand mobile.de. Convaincu de l’importance historique des deux véhicules – selon ses propres mots, ils étaient promis à la destruction – Kuitwaard rachète les deux prototypes, littéralement sauvés d’une casse allemande.

Commence alors un autre feuilleton : celui de leur rapatriement aux États-Unis. Homologuées TÜV en Allemagne, les deux Magnum Sport Kombi n’ont en revanche aucun statut légal outre-Atlantique. Une première demande de dérogation « Show and Display », réservée aux véhicules non homologués mais présentant un intérêt historique ou technique exceptionnel, est rejetée : l’administration américaine considère alors qu’il ne s’agit « que » de Volkswagen, pas de véhicules assez « spéciaux » pour bénéficier du dispositif.

Kuitwaard, disposant de famille aux Pays-Bas, entrepose les deux prototypes sur place et attend patiemment que les voitures atteignent leurs 25 ans, seuil réglementaire américain à partir duquel un véhicule peut être importé librement, indépendamment de son homologation d’origine. En 2014, l’échéance est atteinte : les deux Volkswagen Corrado Magnum Sport Kombi rejoignent enfin les États-Unis, vingt-cinq ans après leur construction.

L’année suivante, en 2015, elles sont dévoilées au public lors du Waterfest 20, référence du rassemblement Volkswagen/Audi en Amérique du Nord, dans un état de conservation proche de l’origine. En 2016, les deux prototypes sont mis en vente par le dépositaire américain LuxSport, chacun affiché à 49 995 dollars – un prix bien plus raisonnable que les 3,2 millions de deutschmarks réclamés par Marold un quart de siècle plus tôt, mais qui reflète surtout la rareté absolue de l’objet : deux exemplaires connus au monde, aucun autre n’ayant jamais été construit.

L’un des deux exemplaires (celui en photo) est revenu devant les projecteurs en étant exposé sur le stand SGS à l’occasion du salon Retro Classics Essen 2026.

Pourquoi la Corrado Magnum Sport Kombi fascine autant ?
Au-delà de l’anecdote, cette Corrado break de chasse illustre un pan méconnu de l’histoire de Volkswagen : celui des projets pilotes lancés en toute discrétion par les constructeurs pour tester un marché de niche, puis abandonnés sans qu’aucune trace officielle ne subsiste. Le parallèle est souvent fait avec la BMW Z3 Coupé, qui a connu un développement similaire (un break sportif greffé sur un roadster) mais qui, elle, a bel et bien atteint la production en série.

La Corrado Magnum Sport Kombi, elle, restera à tout jamais une impasse de l’histoire automobile – mais une impasse magnifiquement documentée, entre soufflerie, dossiers d’homologation et compresseur G60, et sauvée de justesse de la destruction par la passion d’un collectionneur qui aura mis près d’une décennie à la ramener chez lui.

Photos : Sylvain Richard – 4Legend.com

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